30 juillet 2008
L'eau s'incendie.
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Sa mère l’appelait Mina. Quand elle eut dix ans, elle se hasarda à l’étage dit « adultes » de la bibliothèque et s’emparant du Dracula de Stoker, y lu son prénom pour la première fois. Le personnage de Mina l’agaça. Le livre emporté, on l’envoya à la campagne. Une ferme isolée, avec l’odeur de suie imprégnée, celle de cidre qui émanait du cellier, celle des poils chauds de la chienne étendue sur le seuil de la porte. Sur la façade, du lierre grimpant et des rosiers, d’où les insectes que l’on tentait d’éradiquer au moyen de canettes de bière à peine vidées, disposées aux fenêtres. Plus loin, il y avait le poulailler. Un cousin avait ses plans de cannabis juste à côté, il était trop vieux pour s’intéresser aux grands-parents, il venait soigner ses plans, chiper des griottes, quelques bouteilles de cidre. Mina ne s’ennuyait pas, elle était trop jeune pour ne pas se sentir importante à aider la vieille. Gaver les lapins de feuilles de cerisiers, ramasser des prunes, vérifier sans arrêt qu’aucune poule n’avait pondu… Un garçon du voisinage (quel voisinage ? Au-delà du lavoir, de l’étang, des champs ? Il venait à vélo) l’avait espionné, un jour à la balançoire, et depuis il venait l’y rejoindre. Il avait un front drôlement bronzé sous ses cheveux blonds, portait mal un prénom de w et de f quand Mina l’eut voulu américain. On les avait surpris à s’embrasser mais il venait toujours et Mina à qui les distances paraissaient immenses en ces lieux, se croyait perdue de vue au vieillard mutique qui trimait d’étable en verger. Un jour on le congédia, Mina supposant que ce voisin arrivé à propos pour la distraire serait peut-être suivi d’un cortège de garçons aussi blonds, aussi bronzés, aussi drôles et troublants que lui, continua seule à se balancer aux branches du pommier. Presque aussitôt, la grand-mère vint le réquisitionner. Précisément ce pommier, s’insurgea la gamine, avant de s’intéresser au pourquoi. Elle suivit la vieille, qui, dans la basse-court, arracha une poule à sa perpétuelle boulimie. Un geste vif. Elle s’était à peine penchée, proche d’une poule dodue et sa main avait saisi les pattes de la bestiole avec une vélocité que sa sénilité n’aurait permis d’espérer. Mina s’était demandée si par hasard les cris de la poule étaient justifiés. Le rapt l’excitait sans qu’elle sache qu’il n’était pas l’acte final d’une vieille folle importunée par une bestiole trop vorace. Importunée, Mina l’était. Elle trouvait odieuses les vociférations des faibles. Les pleurs de bébés l’insupportaient, elle n’avait jamais réclamé de baigneur à piles qui puisse crier et pisser, une colère froide lui faisait distribuer généreusement les coups à n’importe quel cadet pleurnichant. Elle se disait qu’en mordant, par exemple, l’idiot aurait certes raison d’avoir mal, mais que le sachant enfin, il devinerait une échelle de douleurs qui stopperait toute envie de pigner. Mina avait tenté d’administrer ce remède aux adultes. Avouer que ce fut en vain ne mérite pas plus d’explications. Voilà, donc, que la vieille et sa bestiole aux cris stridents et aux battements d’ailes pathétiques eut l’utilité d’un pommier. Mina s’approcha, et cette vieille d’habitude moins loquace que prompte aux injonctions brèves de mégère, se fendit d’un babil tout à fait technique, tout à fait passionnant. Mina eut le pressentiment désagréable qu’elle allait gâcher les effets de la scène en les expliquant avant. Comme les vieux gâteux qui vous font regarder un documentaire assommant et puis tiens, au moment où enfin un type va se faire guillotiner ou un roi baiser sa maîtresse, il coupe tout pour raconter cette scène qui aurait pu susciter un semblant d’intérêt pour l’histoire dans la classe. Mais, comme ragaillardie par ce qu’elle avait fait (ou allait faire), la vieille se contentait de répéter avec satisfaction qu’on aurait du bon poulet au souper. A ce stade de l’histoire, je peux vous rappeler que Mina avait dix ans et n’avait pas encore toutes les associations d’esprit requises. Entendre sa grand-mère parler de souper lui évoquait en vrac les pommes de terres ruisselantes de beurre, l’application de la vieille à sucer les os, le JT qui se regarderait, des taquineries d’un oncle, du chahut des cousins. Le rapprochement avec la poule encore gesticulante s’opéra tout de même, quand Mina la vit pendue par les pattes à une branche du pommier, un seau sur le sol où coulait un sang bouillonnant. Des éclaboussures un peu brunies tachèrent le tablier de la vieille, la robe vichy de Mina. Au moment où le regard de Mina revenait s’attarder sur la bestiole, la vieille retira le couteau de sa gorge, l’essuya prestement, et après un dernier soubresaut nerveux, on n’entendit plus les cris désespérés du gallinacé, ni le froissement de plumes secouées, retroussées, tendues vers quelque échappatoire possible. Mina, que ce silence et la vue du sang étourdissaient, fut prise d’un élan et voulu aider la vieille à plumer et dépiauter la bête. Elle ne comprit pas comment elle avait pu ne pas assister à ce joli carnage avant. Les plumes du volatil, jetées dans le seau, s’agglutinaient en petit paquet, mêlées de sang. La vieille dit que ce serait le seul butin du renard. Blanches, elles brunissaient peu à peu, Mina tendit sa main vers le récipient, toucher chaud et collant des plumes dans le sang, les gouttes s’étalaient sur ses doigts, ses mains, ses poignets, et sur les bords du seau en sillons de rouille. Elle se souvint d’un coup reçu à la bouche, du sang qui avait inondé son visage, ruisselant sur son menton, dégoulinant sur son cou. Un goût métallique l’avait vaguement écœurée, elle avait cru perdre ses dents mais on lui avait rétorqué que les quenottes de bébé se perdaient sans conséquences, elle en aurait de plus fortes ensuite. La vieille disparu ensuite avec la poule, grasse quoique salement déplumée. En rentrant dans la maison, Mina sentit l’odeur de roussi, celle des dernières plumes brûlées sur le poêle. Pendant qu’on apprêtait la bête pour la cuire, on remplit un baquet d’eau brûlante pour le bain de Mina.
La volaille fut servie, la peau croustillante, petit goût de caramel, et Mina toucha à peine au cidre et à l’accompagnement, le blanc se suffisait à lui-même, elle se refusa à rogner les petits os pour ne pas imiter la vieille mais à regrets, comme tout ce que Mina ne faisaient pas par pur esprit de contradiction malgré son envie. Après dîner, le grand garçon blond parvint à s’introduire dans le jardin et Mina, avec un petit air de supériorité ridicule, s’étonna qu’il n’ait jamais tué de poule. Quoi, et il avait treize ans ? Pour Mina, le souvenir de l’après-midi servait ses facéties de rivalité et décidément, son prénom de douce jeune fille la desservait.
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