28 août 2008
Caliotropique.
[ L’increvable, si tu cessais d’être ignoble, je croirais que cette méchanceté était feinte. Je ne te le pardonnerais pas. Puissent mes mots te faire un jour l’effet d’une huile brûlante versée à grands flots sur chaque millimètre de chacun de tes organes vitaux. ]
-
-
-
Ceci n'était pas un exergue à ce qui va suivre. J'ai failli écrire 'une' exergue. Une mise en exergue, un exergue. Wallah ça promet, j'utilise des mots trop grands pour ces petites choses. Ca bâille aux entournures, n'est-ce pas. Bref.
-
-
-
Comme plastique et porcelaine. Une dînette étoilée. Chines délicates et gadgets fluos. Goût pour l’hétéroclite, qu’une tasse ébréchée ne contrarie pas et qu’un bol rouge vinyle ravit. Dedans, les raclures d’un emballage trituré. L’eau chaude versée, les raclures se meuvent en petits asticots blanchâtres, presque à fondre, mais non. L’eau bouillante marbrée, à la surface ces ridules plastiquées. Ballet compliqué.
-
-
-
Partie une.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
J'ai toujours adoré l’heure du goûter. Seule trêve possible, contrariétés de côté et conflits tus le temps d’un thé. Avec scones tartinés de confiture d’orange amère et shortbreads trempés. Des goûters à la Agatha Christie. Je l’imaginais avec son tricot, qui veillait sur le service de porcelaine fine. Parfois je parodiais une vieille maniaque britannique selon l’idée que j’en avais alors, petit doigt relevé, toute sèche de marottes et quémandant son nuage de lait à une vieille bonne dévouée. Ces goûters interrompaient justement mes lectures. L’Enfant et la Rivière, le Petit Prince, le Grand Meaulnes… L’été, Arsène Lupin et Sherlock Holmes simultanément. Je dévorais les pavés de Maurice Blanc, un millier de pages chacun, c’était délicieux d’être retranchée de l’existence sans que personne ne puisse me le reprocher. Pendant le goûter j’aimais à répéter fièrement qu’à l’instar d’Arsène, je pouvais franchir le seuil de la douleur, la maîtriser ou du moins l’endurer sans rien laisser paraître.
-
-
J’aimais les goûters dans les jardins de châteaux anglais. La clotted cream. L’apport calorique de cette crème correspondait à la richesse de ces instants, je crois. Epaisse, presque du beurre pour recouvrir généreusement, d’un toupet, la confiture de fraises sur les scones. Goûters assortis de conversations sur les fleurs, comme un monde de seuls botanique et petits gâteaux au gingembre.
-
-
Il y avait encore des goûters avec chocolat chaud onctueux. Du chocolat noir pâtissier fondu dans le lait entier. Dans une casserole à part on battait un peu de lait, rapidement et longtemps, jusqu’à obtenir une mousse à son tour saupoudrée de cacao amer une fois flottante dans la tasse. J’aimais les tartines grillées très beurrées, avec des cristaux de sel dans le beurre fondu. En Italie on le remplaçait par de l’huile d’olive avec un peu de sel essaimé sur le pain. Il fallait qu’il soit très grillé, presque brûlé par endroit, surtout s’il était aux graines, parce que le goût du sésame s’en trouvait exalté. J’aimais la brioche irlandaise, avec un feuilletage particulier, alternant pâte richement beurrée et une sorte de frangipane à tomber. Architecture compliquée.
-
-
-
-
-
-
Partie 2
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
Bref, tout un cliché. Parfois contredit par les goûters bâclés ou plus légers. Mais le goûter n’est bon que copieux, consistant. Plus consistant que l’après-midi même. Telle que vécue plus ou moins intensément, d’ailleurs. Soit qu’il la sacre, point d’orgue, soit qu’il compense en densité la pauvreté d’ennuis mortels. Puisque parfois seul lui, le goûter, pouvait briser l’engrenage d’ennui et de mélancolie. Cela déferlait, surtout le dimanche, en masse d’instants perdus ou gâchés par ce dont il est question plus haut, les cris. Je n’ai pas trouvé de mot plus juste que « cela ». Bref. Il faut pouvoir se dire, après, que l’on aura pas à dîner tant on s’est gavé. C’est parfois ce qui arrivait, quand après la promenade à la mer, sur les falaises et par jour de grand vent, on s’attablait devant un café au lait. Y trempant de folkloriques craquelins. Dévorant les crêpes au rhum préparée à la hâte pour rassasier nos estomacs taquinés par l’air iodé. Parfois un fard breton nous attendait, le seul que j’aimais était paré d’une pâte craquelée sur le dessus, rousse du beurre dont on l’avait copieusement garnie.
-
-
-
Le goûter mettait fin à de longues conversations avec mon frère. Pendant la promenade on distançait les autres, on marchait vite, parlions vite, frôlant les genêts, nous lavant de secrets trop lourds quand nos pieds foulaient la poussière. Nous ne parlions que de liberté, lubie d’enfants. Que j’étais encore, qu’il ne se résignait pas à ne plus être. Nous ne parlions que de voyages, ça nous l’avons dans le sang, si je puis dire. Nous parlions aussi de filles. Mon frère racontait ses multiples conquêtes en commençant par parler de leurs fesses, puis directement après, de l’échec. C’étaient aussi simple que ça : d’abord de jolies fesses qui lui plaisaient, puis une déception qui le dégoûtait.
Il m’aimait bien de n’être attachée à personne et de détester avec lui toute notion de vérité unique. Jamais je n’ai tant parlé de folie qu’avec lui, jamais nous n’avons parlé de la nôtre. Il m’écoutait, il me rassurait. Il m’a longtemps protégée. Seul garde-fou, il incarnait aussi une sérénité entreprenante, aventureuse. Il ne se contentait pas de réaliser ses rêves, il s’en inventait constamment de nouveaux. Je l’admirais, je crois. Peut-être pour ses idées souples mais claires, pour les exigences qu’il s’imposait mais le refus des conventions qu’il affichait par ailleurs.
Après le goûter - je me rappelle sa façon appliquée de suspendre sa cuiller au-dessus du bol, puis de pécher une à une les crèmes du lait et de les porter à sa bouche avec un petit bruit de succion que je n’aimais que chez lui. Il se penchait sur le bol. Il courbait son dos démesuré au-dessus du bol. C’était un ogre. Vorace, magnifique.- c’était encore le temps des rêves. Dans sa chambre il sortait ses caisses lourdes de disques. Sur son lit nous écoutions Portishead et Led Zeppelin. Je me rappelle les posters épinglés aux murs. Mickaël Jordan à gauche, les Fun Lovin’ Criminals en face. Il y avait aussi son portrait. Agé de dix ans, c’était un enfant roi, avec ses boucles blondes et son violon à ses côtés. Ensuite il avait fait les quatre-cent coups. A l’époque où j’eus dix ans et lui le double, il rêvait de road movie aux Etats-Unis. Nous regardions ses photos de San Francisco. Il y avait Frisco, lui et son skate, lui et sa planche de surf, et son sourire qui explosait l’image.
L’heure du goûter avait scellé notre réconciliation. Parce que souvent au déjeuner il cessait d’être drôle (vous ai-je dit qu’il est l’homme le plus drôle que je connaisse ?). Ma délectation à l’heure du goûter n’avait d’égal que mon dégoût du déjeuner. Ca l’énervait, mon frère, que je ne grignote que de rares viandes blanches. J’avais le poisson et les légumes en horreur. Parfois il me forçait à manger jusqu’à ce que j’ai les larmes aux yeux à force de haut-le-cœur. Il finissait par admettre que je ne veuille que du fromage et le pain beurre, jusqu’au déjeuner suivant. Entre-temps le goûter lui rendait sa drôlerie, me rendait l’appétit.
-
-
-
J’ai menti, il n’est pas mon frère. Relation compliquée.
-
-
-
-
-
Partie 3
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
J’aimais aussi les goûters de tarte aux myrtilles. Avec parfois de la mascarpone pour accompagner. Une pâte brisée croustillante et les seuls fruits semés dont le jus violine mouillait un peu la croûte lors de la cuisson. La simplicité même, après la crème catalane du midi, avant le tiramisu du soir. C’était dans une autre cuisine, un autre pays, et toujours loin des cris, près comme jamais de rires infinis. La maison était plongée dans une obscurité fraîche et douce, les volets clos la préservait de la chaleur. Nous n’avions plus vue sur la montagne, nous retrouvions seulement entourées de peintures, sculptures et paniers en osier. La tarte aux myrtilles, à bleuir les lèvres et sucrer le palais, c’était la récompense d’avoir longuement marché dans la chaleur moite du dehors. Garçons et filles la dévoraient sans prendre le temps de la poser dans leur assiette. Je tâchais mes robes, personne ne songeait à me gronder.
S’il restait un peu de tarte pour les adultes, ils ne pouvaient s’empêcher d’utiliser des soucoupes agréées…
Les enfants partaient avant que tant de maniérisme ne brise le charme de cette tarte engloutie sans prendre le temps de s’asseoir, presque. Je me souviens qu’ensuite nous attendions la promenade du soir dans les rues en fête, ou bien l’heure de la chasse aux lucioles. Nous restions couchés, l’un jouant de la guitare, l’autre gribouillant quelques dessins ou se revêtant de jupons froufroutant et perles de pacotilles.
-
-
-
Plus tard, entre deux excursions chez des copains et courses poursuites dans la montagne, nous avons troqué la tarte aux myrtilles contre de la Despé. Ca a au moins eu le mérite de valoriser la tarte aux myrtilles comme le mythe des retrouvailles de notre enfance. Je suis aussi devenue la fille chérie, plus celle qu’on contraint à supporter les matches de foot ou à prendre une raclée au basket. Celle qu’on amène à la plage, que l’on présente fièrement à ses potes, qui oublie l’heure du goûter et se réveille à la nuit tombée pour de fausses chasses au lapin et de vraies excursions nocturnes. Celle qui abuse des égards qui lui sont dus en vertu de quelque étrange accord tacite. Prête à provoquer la bagarre pour être défendue par l’un des garçons. On ne m’a plus charrié sur mes amoureux, on a commenté mes amourettes, et j’en rajoutais pour me sentir ridicule, très fille, très peste, parce qu’avec eux je pouvais me permettre cette bêtise, j’étais leur petite chérie, leur pétasse préférée. Il n’était plus question de goûter, c’était nos ailes d’enfants qu’on brûlait sur du rock abrasif ou de la techno frénétique.
-
-
-
Partie une, retour.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
Si l’existence consistait à un perpétuel goûter, je crois que j’en serais moins écœurée. Cela pourrait tenir à un simple expresso, avec une cigarette ou deux . Il faut l’admettre, ce n’est qu’un jeu d’enfant de chiper des carrés de chocolat pour se goinfrer de tartines beurrées, à présent. Pâle simulacre des après-midi couronnées par les goûters enchantés. Alors se contenter de café fort, de clopes et de chocolat noir. Un café dans une tasse avec graphisme stylisé en or et rouge, une cigarette écrasée sur la nappe calicot, un roman de Balzac, peut-être, jauni et écorné. Monter de toutes pièces quelque chose de suranné, s’y accrocher.
-
-
-
Mais ici vous lisez bien un blog, et il me faut donc avouer que mes rituels du goûter ont leur pendant moins romanesque. A l’heure du goûter, au café mais autour d’une bière et de roulées ou de façon pas moins incongrue à cette heure du jour, avec un verre de vin et des charcuteries. Pourtant quelque chose d’inchangé demeure. Ce qu’il y a de romanesque, c’est réinventer les joies de l’enfance qu’on doute d’avoir eu. Mais la même lumière éclaire l’heure bénie comme enclave sensible de bavardages. Il y a dans les yeux de l’amie cette joie à parler de théâtre. Cette aisance à porter des images dans chaque intonation enthousiaste de sa voix. Il y a une sorte d’absence rêveuse à incarner des envies un peu insaisissables, nonobstant réalisables. Un jour je lui ai proposé d’ouvrir une maison d’hôte. J’écrirais avec la drôlerie que tu me pries d’employer dans mes histoires aussi, concocterais les confiseries d’un éternel goûter. A bientôt, chérie !
-
-
-
-
22 août 2008
Something is pushing them / To the side of their own lives.*
In frames as large as rooms/Beyond the light stand failure and remorse.*
--
-
-
Lecture.
-
-
Lorsque l’ardeur de ma parole persuasive
Retira de l’abîme obscur de l’erreur
Ton âme profondément déchue,
Et que, pleine d’une atroce douleur,
Tu maudis en te tordant les bras
Le vice qui t’avait fascinée,
Lorsque châtiant ta conscience,
Renonçant à ton existence passée
Et cachant ton visage dans tes mains,
Soudain pleine d’horreur et de honte
Tu pleuras…
-
-
Nekrassov
-
-
-
-
-
Rien autour de moi qui pût m’imposer un certain respect et m’attirer vers soi. Une vague d’angoisse me submergeait ; j’éprouvais une soif hystérique de contrastes, d’oppositions, et je me jetais donc dans la débauche.
Le Sous-Sol ; Dostoïevski.
-
-
Il n’y a rien de plus insupportable quand on est malheureux que de voir justement alors cent amis vous démontrer que vous avez fait une bêtise.
Les Démons, Dosto’
- -
- -
- -
* : Philip Larkin
17 août 2008
Knecht
-
-
-
-
-
Je n’ai pas vingt ans. Je n’ai pas vingt ans et je suis précipitée dans une folie qui aurait pu m’être épargnée quelques années encore.- Ce que je préfère, dans le homard, c’est la mayonnaise ! - Parce que je suis folle, folle à lier. Je n’ai pas vingt ans. Je suis folle. Folle de terreur, folle à faire peur. Je n’ai même plus la distance requise pour m’objectiver ! Je ne me vois plus ! - Ressers-nous donc une petite lampée ! Champagne et caviar, bordeaux et gigot, nous sommes des privilégiés, les enfants ! - La folie comme nouvelle puissance, comme excès qui cadence mes minutes, mes heures, mes journées. Je hurle à crever mes poumons, échevelée, la rage sous-jacente au désespoir. Je hurle jusqu’à sentir mes veines gonflées s’arquer contre mes nerfs dépiautés à vif. Je hurle pour remplir l’espace de silence. L’espace est saturé de la voix de l’autre. Mes rugissements devraient s’amplifier maintenant que je ne fume plus. Les crises se succèdent, c’est effréné, mais je ne perds pas tout de ma vigueur à hurler. Je hurle pour que cela cesse. - Ressers-nous donc une petite lampée ! Champagne et caviar, bordeaux et gigot, nous sommes des privilégiés, les enfants ! - Je hurle pour le silence. Je voudrais la chambre blanche, la chambre blanche, aucune histoire, personne, surtout plus moi. Donc je ne perds pas toute vigueur, je continue à supplier, j’implore le silence, et puis je me concentre à survivre. Auparavant il me restait la frivolité de ne plus rien manger. Maintenant je mange, lentement, scrupuleusement, je dose glucides et protéines, vitamines et trouvailles d’apothicaire pour soigner mon foie, de loin l’organe le plus souffrant de ma vieille carcasse d’adolescente déjà cinglée. Déjà cinglée. Je cours. Je cours près d’une heure sans m’essouffler, sans m’écrouler. Je fais des tours. Des tours et des tours. J’ai l’impression d’avoir emprunté tous les détours pour contourner la folie. Pour finalement m’immerger dedans, complètement, irrémédiablement ! Je déteste les sons en… Je ne déteste pas tous les sons systématiquement. Je ne suis pas saturée, non. J’écoute des bêtises dites « minimales », ça me fait galoper plus vite, jambes plus hautes, allure martiale, c’est d’un ridicule achevé. Je contemple les toiles de Bacon, encore et encore. - Bois donc, à jeune femme pétillante, bulles grisantes ! -Je ne le nie pas, non, je ne dénie pas mon endurance. Je suis folle, je n’ai pas vingt ans, mais suis promise à une certaine longévité, dans la folie, je veux dire. Parce qu’on ne se dit pas fou pour passer à autre chose. Encore que je ne m’épargne pas les délices de la cyclothymie, mais ce n’est pas ce dont il s’agit. On réalise sa folie pour mieux s’en soûler. - Elle est si belle, à son âge on aime être cajolée ! Et je la cajole volontiers ! Quelle chance ! Quelle chance tu as, ta fille est belle, souriante et douée d’une intelligence notoire ! Quelle chance j’ai de pouvoir la regarder ! Quelle chance, les enfants, quelle chance ! - Je ne dirais pas qu’il est trop tard, simplement il n’y a plus de temps qui vaille. Cette mémoire comme un vieux chiffon sale, s’est souillée d’eaux saumâtres. Oh, et ces vastes perspectives ! comme on se délecte d’en être enfin privé ! Ma folie est ce gaz inodore, incolore, parfait de discrétion. Puissamment toxique, mais insoupçonnable, on croira que ça ne vient que de moi. Ces soubresauts nerveux ? Quand j’arrête de hurler, il y a encore un étalon à piaffer en moi, mais tout m’a quitté, je suis le tas de membres étirés, disloqués, et quelqu’un jongle avec, ricanant, satisfait. La folie fait de moi un taureau de corrida. Musculature indéniable, résistance. Promise à l’abattoir si je ne meurs pas dans l’arène - Ta fille est une vestale ! Vierge au feu sacré ! Viens que je t’embrasse, ma vestale, mon adorée ! Ma blanche vestale, il te faut des palais, des princes, des bals éternels ! -Mais je suis un pantin, la folie m’a sculpté. Je suis d’un bois très doux, maintenant comme flotté par les années de tempête. Oh, je n’étais pas au large. Je ne me suis jamais beaucoup éloignée des bords de la folie. On m’y a confronté très jeune, pour que je sache à quoi m’attendre, sans aucun doute, pour mon bien. Je m’y suis cognée. C’est ce qui me donne ce long corps que certains diront fin. – Des jambes pareilles ! Elles eut fait une formidable coureuse ! Ces longues jambes fines, qui ne se damnerait pas… ? Est-ce que tu cours, ma petite chérie, est-ce que tu nages si bien qu’avant, ma naïade ? - C’est ce qui m’a ruiné sans briser les fils, fils d’acier d’un pantin désarticulé. - Ta fille est une vestale ! Vierge au feu sacré ! Viens que je t’embrasse, ma vestale, mon adorée ! Ma blanche vestale, il te faut des palais, des princes, des bals éternels ! - Et ce sale vampire ! Je suis cinglée, c’est certain, mais ce vampire a-t-il jamais cessé de me ronger ? Comment le malaise eut-il pu se dissiper ? Comment s’étonner qu’il ait dégénéré ? Encore ce matin, car la dernière crise remonte à ce matin et je me crois à présent très lucide à vous conter cela, le vampire m’a vidé de mon sang. Mon sang, c’est tout ce que j’ai. Je n’ai plus ni corps ni esprit qui m’appartienne. Je ne suis plus que nerfs et sangs. Et bien le vampire, rodait, titillant mes nerfs jusqu’à mes premiers hurlements, mes premières crispations. Aussitôt, le vampire, malingre et hideux, s’est magnifiquement repu de mon sang. Aux premières convulsions, quand se rétractent mes nerfs, le sang afflue, qu’il boit et savoure goulûment. Mes hurlements lui intiment le silence, mais jamais ne le prive de mon sang. Quand j’entrevois ma folie et m’en effraie, lui n’a déjà plus peur et grouillent ses horreurs aux commissures de sa bouche énorme, ouverte démesurément. - Je me trompais. Tu n’es pas une vestale, tu es une déesse. Une déesse grecque ! Je ne suis pas exalté, je l’ai toujours dit, ce grand front, ce port altier, cette finesse des traits, m’auraient rendu fou ! J’aurais été jeune… Ah, mais déesse, tu me rajeunis, vois, vois comme tu me rends heureux ! - Quel maître grossier peut œuvrer à une telle caricature que je doive rendre ici ? Je n’ai pas assez de ce vampire abject, on me flanque d’une folie dévorante et d’une propension dégoûtante à bavarder. - Bois donc, à jeune femme pétillante, bulles grisantes ! -
-
-
-
-
-
15 août 2008
Catharos.
Je ne me suis pas sauvée.
Permettez. Que je dise. Je dis beaucoup, c’est vrai, je dis trop.
Seulement une chose !
Une et vous aurez compris, une et ce sera… fini !? Plus un mot, promis.
Je suis sage, maintenant, oui.
J’ai un lit, mousse synthétique et draps salement désinfectés, rêches, on transpire, là-dessus, là-dedans. J’ai une table, on règle la hauteur, c’est facile pour les repas, ce serait encore plus facile si elle n’existait pas car je ne mange pas. A quoi bon, le glucose m’est directement injecté, et puis pourquoi se priver de cet humour du personnel à me présenter mon assiette du midi intacte à 18h30, à peine réchauffée. J’ai donc une table, et dessus les Dostoïevski, les Faulkner et Shakespeare. Je peux écouter Rachmaninov et Stravinsky, je peux regarder Secret Story sur la vieille télé pourrie. J'ai les bras piqués.
J’ai !
Je vois la fenêtre, je vois le mur derrière.
La chose tient à plus simple encore.
Une bouteille, une bouteille en plastique blanc opaque. Je ne lis pas l’étiquette, je regarde le verre. Plastique blanc. Mais laisse voir le contenu. De mélasse. Gluante. Encre visqueuse. Quand on débouche, on !, la bouteille, grande !, le sirop noir s’épaissit au contact de l’air. Goulée qui se traîne en lourdes perles noirâtres sur les lèvres, qui mazoute la bouche, la trachée. On, on !, appelle ça du charbon, je crois, du charbon liquide. En fait ce n’est pas liquide, je crois que personnel et laborantins partagent leur humour de fascistes, je n’arrive pas à rire, parce que je m’étouffe dans le cocktail, alors j’ai un hoquet ridicule d’agonisante, et ce n’est que le premier verre, le premier verre. Je vomirai autant de fois qu’il y a de verre, je le devine déjà mais ignore encore combien ce sera pénible. Si épais ! Ca pue le souffre, ça pue la colle, ça pue le plastique calciné et le métal rouillé. Avec une note sucrée, ultime mauvais goût des laborantins, sans doute. On, oui-oui, on !, m’a essuyé précipitamment la bouche avec un vieux torchon humide, de l’odeur du charbon peu boisée à celle de croupi, je ne suis plus le nourrisson impuissant mais soudain j’ai vieilli. Je me suis vue être une vieille gâteuse pathétique, et peine à en rire. Après ça j’ai pensé que je pourrai boulotter des cloportes, des orvets, pourquoi pas des pies vivantes, quand avant leur seule vue m’écœurait. Ainsi je pensais à l’après. A l’après-charbon ! J’ai eu un haut-le-cœur au quatrième verre, mais ai pu me forcer pour le cinquième, et ainsi de suite. Quand on m’a laissée seule, de nouveau je me suis vue anéantie, larmes brûlantes, gémissements parfois muets de douleur, crâne martelé. Un afflux de tension nerveuse, des élancements. Comme un refroidissement du corps, mais tête brûlante. Os comme lourds à s’effriter, à rompre sous le poids de l’innommable. Ainsi, déjà, une nouvelle crise. La chose est dite, parce que la suite est peut-être un après mais ressemble à l’avant. La nausée m’est venue entre chaque prise de sang, je me précipitais aux toilettes, lire la prévention des risques de légionellose m’occupait un peu, yeux convulsés, me vider d’un trop-plein de creux. Au-delà de l'absurde, c'est encore l'absurde.
( « Catharos » signifie « pur » en grec, la précision vient moins d’une helléniste que d’une dépressive pointilleuse. Aha !)
(Bravo, petits malins, vous avez vu juste : il faut plus de cachets pour comprendre sa mère que pour saisir le sens de la vie ! Oho !)
(Si je ne précise pas que c’est de la fiction, c’est que s’en est pas, ok ? Ou justement si. En fait on n’en sait rien, c’est agaçant. Ehé !)
(Je précise aussi que ce post est moins malsain que son expéditrice zinzin : neizùed,dsq,cepùjozad bleubleubleubleubleu.)

















