Une vie d'ébauches

Histoire de voir où contes de vies ravagées et drame d'amours ravageurs peuvent mener.

08 juillet 2009

Ouranopithecus

« Qu’aimerais-je sinon l’énigme ? »*

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Fond sonore : "Behind the wheel", reprise par Maxence Cyrin au piano dans son précédent album Modern Rhapsodies.

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J’ai toujours senti l’inéluctable d’une mort précoce. C’était l’impossible après. Il ne pourrait y avoir meilleurs cookies que ceux mangés sur cette crique de Méditerranée, à flanc de falaise, avec les légers clapotis d’une eau trop calme. Les miettes beurrées jusque sur le lycra orange du maillot. Quand on écrivait aux grands-parents avoir admiré des « kyrielles de poissons multicolores et sublimes  » et qu’on rechignait à porter des sandalettes en plastique sur les galets. Quand on commençait, pourtant, déjà, à rentrer le ventre parce qu'on s'entendait dire qu'il faudrait éviter de grignoter à l'avenir. Il n’y pourrait y avoir plus douloureux que ces larmes haineuses, ces cris stridents dans l’appartement des thermes de Saint-Jean-de-Luz, quand le goût du sang supplantait assez  vite celui de la confiture de griottes sur le fromage de brebis et des charcuteries en tranches très fines.

La nuit, j’y songe, le temps que les cachets fassent leur effet. -Aujourd’hui, visite med’, j’ai menti (pas de traitement particulier, non).- L’insomnie est ce moment cruel où on s’obstine à respirer quand l’esprit voudrait absolument abandonner ce corps ayant enduré sans patience la lassitude, le doute, ces vétilles insurmontables. On ne cherche plus le sommeil, on voudrait trouver la clé du renoncement. Quelque chose qui y ressemble comme : une cessation sans regret comme on se sépare d’un truc qu’on ne détestait pas mais devenu superflu. Non pas qu’il y est plus important. Mais on oublie hiérarchies et conflit de propriété, on sent que l’abnégation correspond à ce dénuement profond, demeuré heureusement insondable. On me dit désarmante, je ne me sens que désarmée. Et forte, parfois, de l’être, d’être prête à me noyer dans n’importe quel océan de solitude, surtout le plus sale.

Mais il y a Alexandre. Qui est fou de ma joie de vivre, dit-il. Je n'ai, il est vrai, jamais tant ri et souri, même pas niaisement, comme on se délecte d'un contentement plus vaste que nos théories sur l'existence. Quand je pleure derrière mes lunettes de soleil, il les lave à l’eau claire et baise mes yeux rougis. Il coule avec moi. Dans l’écume des plongées avec excellente visibilité. Parés d’épaisses combinaisons. Longtemps. Dans l’eau fraîche des baignades de bouées jaunes en casiers. On en rentre affamés. Dînant d’étrilles, de homards et d’ormeaux tout juste poêlés, nourris au beurre salé. – Aujourd’hui, visite med’, j’ai menti (comment ça je fais le même poids qu’il y a deux ans quand vous étiez sceptique ? Bien sûr que je mange !).

Al a brisé mon horloge interne. Le compte à rebours si minutieusement réglé qu’il ne peut tenir que de la supercherie mécanique. Il est obstiné. Je termine toujours tard le travail. Un collègue m’a proposé de partir avec lui en week-end, aussitôt rappelé à l’ordre par l’agent de sécu qui en a profité pour m’inviter à son tour. J’ai gambadé jusqu’à la sortie. Enfilé une jupe légère. Des sandales. Teinte « Flamenco » sur les lèvres sèches des baisers qui m’auront manqué. Je n’arrive que bien tard sur le parking avec vue. A mi-chemin, la vue, c’est sur une grande église, style gothique, silhouette sombre qui se découpe sur le ciel encore clair. A toute bringue, la voiture de X. déboule. Il fait encore chaud et je ne suis plus fatiguée. Al m’enlace, X. arbore son air de minet parisien le plus coquet, tout vêtu de noir, vêtements prêts du corps et cheveux blonds qui ondulent doucement dans le vent tiède de cette soirée d’été. Al tient ma main, le trajet est encore un peu long, tous les samedis c’est ainsi : 113 kilomètres vers la bulle des week-ends à la mer. Dans le jardin il y a la nouvelle voiture d’Al, si on peut appeler ainsi ce carrosse pourri d’un rouge passé. Je ne vois pas tout de suite beau-papa, dont le polo vert se confond avec celui du fauteuil où affalé il bouquine. On discute, on attend que belle-maman sorte de son bain, les joues tièdes, pour s’éclipser. Al et moi nous disputerons la gaufre recouverte d’un maximum de chantilly, sous la houlette de X. qui s’amuse de nos gamineries. On se promène longuement sur la côte, jusqu’à l’extinction des rayons rougeoyants sur la mer. On discute des propos d’Ecclestone au Times. On se dit que finalement on ne sortira pas ce soir. C’est sans importance.

Il y a ces jours heureux où j’aide beau-papa à faire le marché et m’amuse quand il invective une femme nous épiant : « eh oui, il y a un écart ! mais ne vous en faites pas, je suis le beau-père ! », où il me fait conduire sa grosse voiture et dérégler son GPS, où on cuisine tous les deux. Il y a ces jours heureux où on marche jusqu’à la plage en contrebas, où Al et moi nous succédons à lire les meilleurs passages de nos bouquins respectifs, où on a ces projets un peu fous, où on se remémore l'hiver passé à se rêver ensemble. Et maintenant s'aimer ne nous extrait pas d'une réalité encombrante, c'est une perception du réel d'une nouvelle acuité. J'ai longtemps haïs le réel et cru à la fuite. Maintenant il y a un monde imaginaire concret, jamais tout à fait matérialisé, au creux de ces "je t'aime" impuissants comme on souffre de ne pas réussir à transmettre exactement l'intensité tout en sachant combien l'autre l'éprouve aussi pleinement.

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C’est toujours peu plaisant de rentrer. 113 kilomètres. Je vais immédiatement courir. Le moins vite possible et le plus longtemps possible. Encore trois semaines. Ensuite, on migre vers le Sud. J’ai choisi : une semaine de plongée en Méditerranéenne.

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* De Chirico (Autoportrait)

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